Yavné « fait son Théâtre » Mercredi 13 avril 2016


Nos élèves de Premières (S et ES) ont eu la chance de découvrir une adaptation originale et saisissante du roman d’Albert Camus, L’Étranger, dans l’enceinte de notre établissement. La Compagnie du Mille-Feuille a fait montre d’une générosité et d’une humilité extrêmement touchantes. Les artistes nous ont donné un spectacle d’une profondeur et d’une sensibilité rares.

Dès que nos élèves sont entrés, j’ai été touchée de voir qu’ils regardaient tous les recoins de la salle, comme s’ils découvraient un espace inconnu mais où ils savaient qu’ils se sentiraient bien. Les lumières éteintes, j’ai senti un respect émouvant face au spectacle. J’ai vu des adolescents absolument ravis. La sobriété du décor et la richesse symbolique des objets ont fait naître en eux beaucoup de réflexions. La quasi-absence du silence véritable leur a paradoxalement permis de voir l’«appel humain» confronté au «silence déraisonnable du monde» dont parle Camus. La scène, réceptacle exceptionnel des lignes camusiennes, s’est transformée en un espace habité mais où le spectre du vide semble là. Plus que des corps, nous avons vu une voix ; la voix d’un homme confronté à l’absurde et qui ouvre une porte donnant accès à la révolte. Une voix qui laisse éclater un désir de vivre dans un moment tragique où seule la mort prend l’être et l’espace (à la toute fin de la pièce). Les élèves avaient du mal à bien cerner le sentiment de l’absurde, mais la mise en scène d’une remarquable sobriété et le jeu sincère des comédiens ont mis au jour la réconciliation de l’individu avec un monde qu’il sait absurde mais qu’il veut affronter, découvrir et contempler. Meursault n’est définitivement pas un homme absurde au mauvais sens du terme. L’interprétation de Ken MICHEL rend à Meursault - qui est certes un être de papier - ses émotions, sa sensibilité. Il dérange, il trouble nos conceptions des choses et du monde. Les jeux de lumières dirigés avec brio par Raphael GIMENEZ ont permis des sensations et des émotions particulièrement fortes.

La musique a aussi complètement ravi le jeune public. Elle a rendu le texte poétique ou, plus justement, elle a rappelé toute la poésie du roman. Les artistes ont suspendu le temps en recréant le souffle poétique. La violoniste Fabienne PRATALI nous a offert des envolées musicales et poétiques à la fois graves et intenses. Tout était bien à sa place. Les cordes que Fabienne PRATALI tend et détend, caresse et crispe, épousent une atmosphère étrangement familière. On a entendu les paysages. Le ton des comédiens ont laissé défiler le monde que voit Meursault. On imaginait bien la plage, les rochers et la route qu’empruntent les personnages. Comme un poète, le verbe, le ton et le rythme des voix ont créé (ou ressuscité ?) des images.

La gestuelle a été finement perçue par les élèves : ils ont vu dans les rôles interprétés par Maïlys CASTETS et Ken MICHEL une forme d’harmonie, un jeu de miroir, une gestuelle symétrique parfaite. La chorégraphie, l’écriture des corps sur la scène, était tout à fait remarquable. Les « jeux de mains » ont laissé apparaître un réseau de lignes qui se rejoignent et parfois se détachent, mais sans se rompre, en restant toujours en suspension. L’Étranger est un roman de lumière, un roman de vie, un texte d’appel où la rage de Meursault trouve un écho dans les cris de haine qu’il demande. On prête au mot « absurde », l’étymologie latine ab-surdus (« absence de son »), mais c’est tout le contraire que cherche Meursault. Il est un être qui «veut dire», qui « veut comprendre ». Il est un homme révolté une fois qu’il a tiré les « quatre coups brefs sur la porte du malheur. » Le jeu impliqué et passionné de Ken MICHEL, Maïlys CASTETS et Fabienne PRATALI ainsi que la contribution nécessaire autant que superbe de Raphael GIMENEZ tendent vers cette vérité. La musique n’est pas arbitraire dans la mise en scène. Elle supporte le sens.

Les élèves ont aussi vu beaucoup de symboles dans les objets, notamment le foulard et l’épée devenus un langage non-verbal aussi éloquent (voire plus) que les mots eux-mêmes. Concernant les personnages, unanimement, Maïlys CASTETS a ravi les spectateurs. Ken MICHEL a su donner du sens (sinon une « essence (naissance ?) vocale ») au personnage qui parle d’outre-tombe. La galerie de personnages est éblouissante. De l’avis général, Salamano est d’une tendresse déchirante. Cet homme qui maltraite son chien, mais qui connaît la peine en le perdant, devient une figure emblématique de la tragédie de la solitude. On rit un peu en le voyant sous les traits d’un clown triste, mais on ne rit jamais de lui, on saisit la gravité de sa condition. Salamano nous touche. Le jeu de Maïlys CASTETS avec le masque et ses mains a permis de diversifier les visages, les altérités, qui même masquées se laissent dévisager. On voit le procureur, son visage émacié et sévère. D’eux-mêmes, les élèves ont compris la brisure du «quatrième mur», cette explosion qui laisse transparaître nos fêlures et met à l’épreuve nos certitudes.

L’adaptation de la Compagnie du Mille-Feuille refuse, c’est certain, la froideur et la monotonie. Ce qui nous a interpellés, c’est l’instant de rage de Meursault face à l’aumônier. Les artistes ont ouvert les sens, ils ont su génialement nous montrer toute la luminosité, tout l’éclat de ce texte.

L’échange que les élèves ont eu avec les comédiens a enrichi leurs réflexions et a aussi bouleversé certains d’entre nous, émus face à la sincérité des artistes qui ont su nous transmettre la force du roman en même temps que le respect et l’amour de Camus pour le théâtre.

La représentation terminée, les élèves ont « retrouvé le calme » de leur quotidien. Mais, je les ai vus avec « des étoiles sur le visage »…


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